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Chroniques Mis en ligne le 12/06/11 I Rédaction par Fatma Bouvet de la Maisonneuve
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Fatma Bouvet de la Maisonneuve, psychiatre, estime que l'affaire DSK ne suffira pas à libérer la parole des victimes de harcèlement et violences sexuelles ou à changer la place des femmes dans la société. "L'oligarchie régnante" tient bon. Il faudra une révolution des moeurs pour que les femmes, assaillies de culpabilité ou paralysées par la peur, osent parler ailleurs que dans le cabinet du psy. Son analyse ici.

bouvet

Il serait sage de tempérer l’enthousiasme de ceux qui pensent que la triste affaire DSK va changer du jour au lendemain la place des femmes dans notre société. En effet, pour que la féminité soit enfin prise au sérieux, il faudrait un véritable bouleversement des mentalités, une révolution au sens littéral du terme. Cela signifierait un changement radical des repères et donc un effort considérable de la part des personnes qui les véhiculent et les valorisent. Cela vaudrait pour la politique, mais également dans la vie quotidienne aussi bien professionnelle que privée. Les habitudes sont bien trop solidement ancrées pour que cette mutation soit rapide.

L’oligarchie régnante manie des codes qu’elle n’est pas prête d’abandonner puisque cela précipiterait sa propre perte. La transformation des mœurs ne sera possible que sur la base d’un travail sans relâche et de longue haleine afin de ne plus permettre aucun abus de pouvoir dans quelque domaine que ce soit. La résonance médiatique des récentes « affaires » est certes l’occasion de remettre cette question au centre du débat public. Mais ne restons pas assujettis à la versatilité des humeurs journalistiques et continuons d’analyser et d’apporter des solutions à une question de société essentielle.

On constate, c’est vrai, que les langues se délient, mais pas toutes. Il serait pourtant urgent que les victimes anonymes s’exercent à la prise de parole afin de signifier leurs choix et leurs avis de femmes. C’est trop souvent encore à l’injonction sociale au mutisme que bon nombre de ces femmes obéissent et ce silence est le terreau de tous les dysfonctionnements. Ces injustices, ces humiliations et ces violences, elles n’en parlent qu’entre femmes ou à leurs thérapeutes, lorsque la coupe déborde. Ces affaires occupent de fait une grande place dans les discussions, car presque toutes les femmes peuvent s’identifier de près ou de loin aux victimes de ces histoires. Ces femmes sont loin d’être des rebelles, c’est encore et toujours la culpabilité qui les anéantit et c’est bien là que réside le nœud du problème. La perversité du système exerce, à leur insu, une emprise sur les victimes et leur fait croire qu’elles sont responsables de ce qui leur arrive. “ La perversion de la cité commence par la fraude des mots”, nous enseignait Platon.

Certaines femmes se sont risquées à raconter les violences subies, nombreuses s’en sont mordu les doigts. D’autres encore ont été dissuadées de le faire, pour rester dans le groupe : « tu perdras, c’est le pot de terre contre le pot de fer. » Je persiste à dire, malgré les ricanements que j’entends ici ou là, que la parole des femmes est trop absente et lorsqu’elle existe, elle est insuffisamment relayée. Alors qu’il y a tant à dire, des histoires à révéler et même des solutions à proposer puisqu’elles existent. Au lieu de cela, on se contente de sortir toujours les mêmes chiffres officiels. C’est vrai qu’ils sont, eux, moins risibles, et qu’ils montrent une réalité accablante quoique banalisée voire occultée : les disparités salariales, la précarité des femmes, les obstacles aux promotions, leur rareté dans les médias etc. On nous dit que les sujets concernant les femmes agacent les lecteurs. Si c’est vrai, c’est à tort car ces questions témoignent de l’état actuel de notre société. Ce sont des débats qui devraient être traités dans la presse générale autant que dans les revues féminines car ils pourraient inspirer des réponses aux hommes, qui sont tout aussi concernés. Le silence médiatique a été tenu pour partie responsable des affaires en cours, mais reconnaissons qu’il est aussi responsable du manque d’intérêt de l’opinion publique pour les difficultés que les femmes rencontrent au quotidien, difficultés dont les lourdes conséquences font le pain quotidien de nos consultations médicales.

Oui, le silence long et pesant peut rendre fou. Alors, certaines femmes consultent parce qu’elles en ont gros sur le cœur et nous leur apprenons à dire les choses. Mais ce débat ne doit pas rester cloîtré entre les murs d’un cabinet médical. Non, les femmes doivent pouvoir s’exprimer devant toutes les constituantes de la société. Il faut qu’elles s’exercent à faire entendre leurs opinions, leurs désaccords et leurs choix sans honte ni retenue. Qui d’autres que les femmes elles-mêmes pourrait témoigner des violences physiques et psychiques qui leur sont faites ? Qui d’autres que les femmes elles-mêmes pourraient proposer des solutions à cela ? C’est la raison pour laquelle, la tendance médiatique actuelle , même si elle est insuffisante, doit être encouragée : nous tenons un bout du débat, il ne faut pas le lâcher.

Ceux qui, confits d’hypocrisie, nous assènent que c’est trop de bruit pour rien et que des lois et des institutions nous offrent un cadre protecteur, balayent négligemment d’un revers de main ce dont ils ont bien conscience : des abus de pouvoir aussi sournois qu’irrécusables. Certains parmi eux, se succédant sur les plateaux de télévision, ont poussé l’indécence jusqu’à reconnaître avec une candeur simulée que oui, la France est encore un pays machiste et que davantage d’initiatives doivent être prises en faveur de la parité réelle. Pourquoi ne l’ont-ils pas fait, eux qui tiennent les rênes des pouvoirs depuis tant d’années? Fallait-il une histoire aussi tragique pour y songer sérieusement ? Réagiront-ils enfin lorsque leurs propres filles seront confrontées aux obstacles qu’ils ont contribué à renforcer ? L’habitude a fait que l’Autre, la Femme était au mieux infantilisée, au pire négligée voire ignorée. Il est temps de tourner cette page. Il faut donc braver la peur. Mais cela est plus facile individuellement lorsque le collectif suit, soutient et encourage. L’actualité nous montre que l’impensable devient possible lorsqu’on surmonte, ensemble, la censure. La féminité n’est pas un handicap, il est donc temps de la valoriser dans toutes ses dimensions. Les femmes doivent prendre confiance en elles, ne plus remettre en doute leur légitimité et surtout apprendre à se débarrasser du sentiment de culpabilité qui les brime. Car il est interdit de souffrir en silence et d’accepter l’humiliation.

Fatma Bouvet de la Maisonneuve, psychiatre. Son dernier ouvrage : "Le choix des femmes", Ed Odile Jacob


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Commentaires  

 
#8 Nadia37 le Mercredi 15 Juin 2011 à 13:02
"Il serait sage de tempérer l’enthousiasme de ceux qui pensent que la triste affaire DSK va changer du jour au lendemain la place des femmes dans notre société"
Rattacher ce discourt (juste au demeurant) à une affaire non jugée... et dont on ne connait pas encore d'aboutissement, est un jeu dangereux.
On se souviendra du battage médiatique autours d'une autre affaire (l'affaire Cantat) qui a discrédité le message que l'on a voulu lui adjoindre une fois le faits connus. Certaines associations féministes n'ont pas "survécu" a celà.
 
 
#7 Natacha Henry le Mercredi 15 Juin 2011 à 10:58
Juste un mot en ce qui concerne le cabinet médical: le/la médecin est censé/e lever le secret médical et faire un signalement si c'est dans l'intérêt du/de la patient/e ou de la société. Ainsi en cas de crime, comme le viol sur mineur/e (ou l'excision).
 
 
#6 Mona le Lundi 13 Juin 2011 à 01:30
Les femmes parleront quant elles ne seront entendues. Aujourd'hui encore se rendre au commussariat pour dénoncer une agression sexuelle est une TORTURE. Car systématiquemen t on doute de vous, on vous culpabilise et très souvent on vous fait comprendre qu'il vaut mieux pour vous de ne pas porter plainte.
Quant à en parler à votre entourrage, alors là c'est idem. On vous soupçonne de "l'avoir cherché" ou "d'en rajouter". Et la Justice fait systématiquemen t une "enquête de moralité" sur la victime mais pas sur le coupable. Ca en dit long non !
 
 
#5 sylvain le Dimanche 12 Juin 2011 à 15:45
Bravo pour cet article !
Il est une illustration parfaite de cette citation du théologue Friedrich Christoph Ötinger (que je viens de relever dans le livre de Memona Hintermann et Lutz Krusche "Quand nous étions innocents" ):
"Dieu donne-moi la sérénité d'accepter les choses que je ne peux pas changer , le courage de changer les choses que je peux changer et la sagesse de faire la différence."
 
 
#4 Beatrice le Dimanche 12 Juin 2011 à 14:35
"Certaines femmes se sont risquées à raconter les violences subies, nombreuses s’en sont mordu les doigts"
C'est bien le problème. Dans tous les cas que je connais, les auteurs des exactions ont bien été poursuivis mais les femmes dénonciatrices ont payé d'une manière ou d'une autre le fait d'avoir dénoncé la situation. Pas tant parce qu'elles sont femmes mais parce que d'une façon généale le perturbateur, celui "qui ne joue pas le jeu", est écarté du système. Or les femmes dépendent totalement d'un système qui n'a pas été conçu pour elles. Comment inciter à dénoncer les situations en garantissant un retour autre que "moral"? En fait, il faudrait un livre ou un recueil de témoignages qui nous montre qu'au bout du compte, les femmes ont été d"une certaine manière gagnantes d'avoir publiquement dit "non".
 
 
#3 anna le Dimanche 12 Juin 2011 à 14:02
:D merci
 
 
#2 De profundis le Dimanche 12 Juin 2011 à 12:38
Bien dit ! ... Mais vous sciez la branche sur laquelle sont assis les psy non ? La culpabilisation des femmes c'est un peu leur fond de commerce. Ce texte est d'autant plus admirable qu'il est écrit pas une Psy. Bravo Madame.
 
 
#1 catnatt le Dimanche 12 Juin 2011 à 11:19
Voilà. Merci!
C'est aux femmes de prendre la parole, de porter plainte, et de se faire entendre.
Tous les articles qui consistent à montrer du doigt le machisme ambiant et qui serinent que les femmes ont peur ne font que conforter ce système infernal.
Pourquoi n'a-t-on pas lu partout des articles de femmes qui ne se sont pas laissées faire, porter plainte et ont gagné ?!
Même les feministes cautionnent finalement en propageant le discours ambiant : les femmes ont peur et elles ont raison d'avoir peur car les chiffres sont là !!

Il ne s'agit pas de nier la réalité. Oui, c'est compliqué, oui, on n'est pas toujours sure de remporter, mais bordel, c'est pas en répétant ça qu'on va avancer.

Bravo pour "Les femmes doivent prendre confiance en elles, ne plus remettre en doute leur légitimité et surtout apprendre à se débarrasser du sentiment de culpabilité qui les brime. Car il est interdit de souffrir en silence et d’accepter l’humiliation."

Merci :)
 

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